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Lettre ouverte de Jean-Pierre Demailly, membre de l'Académie des  sciences et président du GRIP, au sujet des programmes et du futur CSP. Empty Lettre ouverte de Jean-Pierre Demailly, membre de l'Académie des sciences et président du GRIP, au sujet des programmes et du futur CSP.

par Anaxagore Mer 25 Sep 2013 - 15:09
Institut Universitaire de France
Chaire de Géométrie Analytique
Université Joseph Fourier Grenoble I
Institut Fourier (Mathématiques)
UMR 5582 du CNRS
Jean-Pierre Demailly
Professeur, membre senior de l’IUF
Membre de l’Académie des Sciences
                                               
                         
                                                                                          Destinataire:     Madame Julie Sommaruga
                                                                                          Rapporteure pour l’enseignement des disciplines
                                                                                          scientifiques au primaire et au collège auprès de
                                                                                          la Commission des affaires culturelles et de
                                                                                          l’éducation de l’Assemblée Nationale
Saint Martin d’Hères, le 16 septembre 2013
                 
Chère Madame,
Je vous transmets ci-contre les fichiers électroniques des documents que nous vous avons
présentés :
– éléments d’analyse des programmes et préconisations du GRIP (1)
– descriptif du projet d’expérimentation scolaire SLECC (2)
– texte “Les savoirs fondamentaux au service de l’avenir scientifique et technique. Comment
 les réenseigner ”, signé par 7 académiciens dont 3 médailles Fields (3)
Comme nous avons essayé de vous l’expliquer, la question des programmes et des contenus
nous paraît tout à fait centrale. Elle l’est bien sûr d’autant plus que tous les programmes
scolaires actuels, et notamment ceux des sciences, souffrent de lacunes et d’incohérences ma-
jeures. En outre, la progression des programmes d’une année sur l’autre est très éloignée de
ce qui correspondrait aux possibilités naturelles des élèves. Bien entendu, les élèves excep-
tionnels aidés par leur famille ont beaucoup plus de chance de s’en sortir, et il peut arriver,
au sein d’établissements favorisés, que quelques professeurs de grand talent parviennent à
s’accommoder en partie de la situation.
Malheureusement, en général, ces déficiences ont un impact direct sur tous les autres points
sur lesquels vous nous interrogiez :
– la transition primaire-collège se fait mal, parce que les bases manquent à une grande ma-
  jorité des élèves. Privés de toute possibilité de sortir de l’échec, certains sombrent dans
  la rébellion, voire dans la délinquance.
– en bout de chaîne, on assiste à l’université à une grande désaffection pour l’enseignement
  des sciences, puisque la majorité des étudiants entrent à l’université très mal préparés. Les
  jurys de concours n’arrivent plus à pourvoir les postes : l’an dernier, le jury du CAPES
  de math n’a pourvu que 818 postes sur 1210 mis au concours, et celui de l’agrégation
  323 postes sur 391 mis au concours, tant le niveau des candidats était faible (4). Il y a
  donc des conséquences extrêmement négatives sur la formation initiale des professeurs, la
  formation continuée étant quant à elle quasi-inexistante.
Dans ces conditions, la plus grande urgence de la réforme est de mettre en œuvre une
révision des contenus sous le contrôle des meilleurs experts disciplinaires. Or, et c’est un
point essentiel, il faut pour cela tenir compte de la nécessaire synergie qui doit exister entre
les disciplines, ne pas miter les programmes par des activités inutiles, et enfin tenir le plus
grand compte de la progressivité des contenus d’une année sur l’autre, en prévoyant des
chevauchements suffisants pour les élèves moins rapides.
Compte tenu du lourd passif de l’Éducation Nationale – des décennies de réformes hasar-
deuses – c’est bien d’une entière remise à plat dont le système éducatif et les programmes
scolaires ont besoin. La volonté affichée par Vincent Peillon de “Refondation de l’école”
semble indiquer cette nécessité. Malheureusement, dans les coulisses de la hiérarchie de
l’Education Nationale, l’expertise nécessaire s’est largement évaporée, et depuis des décen-
nies aussi, les tenants de théories pédagogiques infondées y ont instillé des idées délétères
éloignant les élèves des chemins de la connaissance. Dans le passé, le souci de réaliser des
économies budgétaires a aussi souvent fait basculer les choix éducatifs vers des propositions
incompatibles avec la bonne marche de l’enseignement.
L’exigence d’une compétence pluridisciplinaire et d’un savoir-faire didactique réparti sur
tous les niveaux scolaires fait qu’aujourd’hui il y a très peu de structures ayant l’expertise
nécessaire. En France, le GRIP est l’une des rares associations organisées, la seule peut-être,
ayant ce savoir-faire, même s’il y a ici et là des experts remarquables, dans les établissements
scolaires, les universités ou évidemment à l’Académie des Sciences.
Quoi qu’il en soit, les vicissitudes de la politique font qu’il est assez peu probable qu’une
association experte comme le GRIP ait l’occasion de véritablement pouvoir s’exprimer ;
nous venons d’ailleurs de recevoir une lettre de la DGESCO indiquant que le CSP serait
tout au plus informé de notre existence ... Il est également difficilement concevable que le
système éducatif “accepte” la réforme drastique qui serait nécessaire, et même si le ministre
le voulait, il y aurait sûrement des résistances très importantes sur le terrain.
Dans ces conditions, notre espoir est au mieux que des méthodes de travail plus saines soient
adoptées :
– transparence dans le choix des experts chargés d’élaborer les programmes : la composition
  de tous les comités techniques doit être rendue publique, et leur rôle clairement explicité
– l’impact de toutes les réformes devrait être analysé en profondeur par des experts in-
  dépendants, et les résultats publiés en toute transparence
– encore plus vital, permettre le développement dans l’enseignement public, à plus grande
  échelle, d’expériences telles que SLECC, visant à assurer à tous les élèves à un enseigne-
  ment cohérent et de haut niveau ; en mesurer précisément les résultats, et faire adopter
  peu à peu par l’ensemble du système éducatif les méthodes et contenus d’enseignement
  les plus efficients mis au point sur le terrain.
Il ne s’agit donc de rien de moins que d’adopter les méthodologies éprouvées de la science
dans les réformes éducatives ...
Avec mes salutations les plus cordiales,
Jean-Pierre Demailly
Copie:
à Monsieur Vincent Peillon, Ministre de l’Éducation Nationale
à Monsieur Jean-Paul Delahaye, Directeur Général de la DGESCO
(Cette lettre sera également rendue publique sur notre site web http://www.instruire.fr )

(1) http://www-fourier.ujf-grenoble.fr/~demailly/education.html , "L'enseignement des sciences à l'école primaire"
(2) http://www.slecc.fr/projet2013.htm
(3) http://www.fondapol.org/wp-content/uploads//pdf/documents/Etude_Savoirs_fondamentaux.pdf
(4) http://www.univ-irem.fr/IMG/pdf/Statistiques_des_deux_CAPES_et_de_l_agre_gation_de_maths_2013.pdf
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