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John
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Selon Gilbert Bereziat, la mondialisation sonne la fin des grandes écoles françaises Empty Selon Gilbert Bereziat, la mondialisation sonne la fin des grandes écoles françaises

par John Mar 3 Mai 2011 - 21:26
http://www.gilbertbereziat.fr/2011/05/03/la-noblesse-d%E2%80%99etat-dans-tous-ses-emois/

La Noblesse d’Etat dans tous ses émois

Le président de la fondation ParisTech, lors d’une cérémonie organisée par sa fondation à la chambre de commerce et d’industrie de Paris en l’honneur de ses entreprises partenaires a lâché le morceau : « Il ne s’agit pas de faire de ParisTech un bunker, replié sur son passé. Mais il s’agit de reconnaître que nous avons un peu plus en commun ensemble qu’avec les autres »[1]. Cet X-Mines ingénieur du corps des mines, emblématique de cette Noblesse d’Etat, a occupé diverses fonctions au ministère de l’industrie jusqu’en 1983. Puis il devient PDG de Thomson-CSF, puis de Thalès produit du mariage de Thomson avec Dassault Électronique qu’il quittera en 2008. Il exprime en fait ce que l’actuel président de Paris-Tech dévoilait récemment : « Une décision forte a été prise, à l’unanimité du conseil d’administration, d’aller vers une intégration accélérée des huit écoles de ParisTech qui ont vocation à déménager sur le plateau de Saclay ou qui y sont déjà. Nous allons en faire le noyau dur, avec une coopération renforcée entre les huit écoles, visant une intégration physique et opérationnelle »[2]. Pour ce faire il vante les « cinq gènes identiques et fondateurs » de ParisTech que seraient :

- la qualité du recrutement avec une sélection très élevée (évidemment avec des sergents recruteurs dans les lycées)
- la pluridisciplinarité (mais limitée aux sciences et aux technologies)
- la gouvernance car c’est le directeur qui dirige (sous le contrôle du monde économique)
- les anciens (comprenez les lobbys des écoles)
- l’intensité du rapport avec les entreprises (comprenez le pré recrutement par le CAC 40)

Ces fortes paroles cachent mal l’exaspération de cette Noblesse d’Etat par la perception de plus en répandue de l’impasse absolue du système dualiste et discriminatoire français. Juan Branco, président du groupe de réflexion Jeune République, vient opportunément de rappeler qu’à l’Ecole normale supérieure il existe une discrimination de fait entre les « élèves » issus du concours qui peuvent seuls se prévaloir du titre d’anciens normaliens et les « étudiants » reçus par la voie parallèle, souvent via l’université, tout aussi brillants que les précédents et qui ne le peuvent pas. « Moins d’une dizaine de chambres sont réservées à ces derniers à titre exceptionnel contre le millier dont bénéficient les « élèves » tout au long de leur scolarité »[3]. D’autres que moi ont souligné « l’inbreeding » des conseils d’administration des sociétés du CAC 40 et des grands corps de l’Etat avec la dizaine de grandes écoles qui tiennent le haut du pavé. Michel Mortier n’a pas tord de dire que : « le problème des grandes écoles est davantage celui des grands corps de l’État, qui est un modèle dépassé et malsain car il fabrique des rentes de situation à vie ». Mais, ajoute t-il, « les élèves de Chimie ParisTech, eux, n’ont aucun filet de sécurité »[4]. Car il y a écoles et écoles à ParisTech comme il y a élèves et étudiants à l’ENS. Michel Mortier n’a pas la reconnaissance facile, « Chimie ParisTech n’a pas fait le choix de se rapprocher de l’UPMC [déclare-t-il], malgré le fait qu’elle lui est rattachée, c’est précisément pour ne pas perdre son identité. Nous sommes des établissements sélectifs, et tant que l’université ne le sera pas, nous ne pourrons pas nous fondre dans un même ensemble ». Pourtant c’est bien à l’UPMC qu’il a préparé son doctorat et son habilitation à diriger les recherches. Croit-il vraiment que la faculté de médecine Pierre & Marie Curie, qui est beaucoup plus sélective que l’ENSCP, a perdu son identité au sein de l’UPMC et qu’elle la perdra encore plus dans Sorbonne université ? Bien sur que non. Où est l’erreur, ou plutôt quels médiocres intérêts protège-t-il ?

En réalité ParisTech est mis à mal par l’opération grand emprunt. L’opération Saclay a avivé les antagonismes. Devant le scepticisme du jury international de l’« initiative d’excellence » quant à la gouvernance du monstre que nos brillants technocrates avaient concocté à Saclay et pour pouvoir rentrer dans les clous du deuxième tour (qui sera peut-être le dernier) et ainsi profiter de l’effet d’aubaine, l’université Paris Sud 11 et l’école Polytechnique ont commencé à revoir leur copie et imposé un sévère rétropédalage dont les nains de la montagne Sainte-Geneviève ne font pas partie. Le tocsin a sonné pour Paris Saclay.

Le congrès de l’université Paris Sud 11, qui correspond je vous le rappelle à la réunion des trois conseils, l’équivalent des sénats académiques des grandes universités américaines, viennent de rappeler « la place insuffisante donnée à l’université, tant dans l’élaboration des dossiers, que dans les propositions elles-mêmes […] et estime par ailleurs que l’accent exclusif mis sur ‘l’excellence’, au détriment de la prise en compte de l’ensemble du potentiel d’enseignement et de recherche, la diversité des parcours et des publics faisant la richesse scientifique et pédagogique de l’université, n’a pas orienté le projet idex comme il aurait fallu ». Ils poursuivent : « l’accent mis sur les graduate schools au détriment de la continuité du L au D, ne permettent pas la construction d’une grande université confédérale fondée sur la collégialité et associant tous les acteurs. ». Que ne l’ont-ils dit plus tôt au lieu de se laisser acheter à la découpe ! D’ailleurs devant une telle Bérézina, mes camarades du SNESup et des autres syndicats devraient peut être balayer devant leur porte, se demander pourquoi ils en sont arrivés là et comment en sortir. Je ne suis pas certain que la logorrhée syndicale habituelle appelant à ce « que l’ensemble des personnels et étudiants ainsi que les conseils statutaires des établissements soient associés aux réflexions scientifiques en cours, et à leurs réalisations » soit suffisante. Il serait peut être temps que Paris Sud 11 se dote d’une équipe présidentielle digne de ce nom et qui soit en mesure de négocier avec l’Ecole Polytechnique.

La situation n’est guère plus brillante à l’X, dans mon dernier article, je racontais l’étrange histoire du groupe travail endogène installé par Marion Guillou présidente du conseil d’administration de l’école réclamant la création d’un établissement public regroupant six écoles – et non pas huit comme le signalait Denis Ranque – autour de Polytechnique pour gérer l’opération campus autour de la zone Palaiseau-Saclay. Vendredi dernier, Jean-Claude Lehmann, ancien directeur de l’enseignement à Polytechnique, et Arnold Migus, ancien directeur général du CNRS et ancien directeur du laboratoire pour l’utilisation des laser intenses qui est une unité mixte CNRS/CEA/Polytechnique/UPMC, viennent d’enfoncer le clou[5]. Tout en constatant que l’école polytechnique possède le centre de recherche le plus structuré et le plus reconnu sur le plan académique, ils n’en pointent pas moins ses insuffisances bien connues :

1- Cette recherche a été largement structurée par le CNRS et les enseignants-chercheurs présents sur le site sont pour 95% extérieurs à l’école.
2- La part de la recherche à vocation technologique n’y est que faiblement représentée
3- La formation doctorale n’est pas la préoccupation majeure de l’école.
Mais la conclusion qu’ils en tirent n’est pas satisfaisante puisqu’ils n’envisagent nullement un rapprochement avec l’université Paris Sud 11.

Il y a, bien sûr, urgence à casser l’exception française, car comme l’a déclaré Ira Weiss, doyen du Polle College of management, « si en France même, ce système de prépa-grande école est une force, dans un monde globalisé où les étudiants sont amenés à travailler à l’international, il devient une faiblesse »[6]. Les jours de ParisTech sont donc comptés.

Les Ecoles de ParisTech situées sur le plateau de Saclay sont condamnées à se placer sous la houlette de Polytechnique, d’ailleurs ne sont elles pas toutes devenues peu ou prou ses écoles d’application ? Les écoles restant à Paris devront nécessairement s’intégrer à une université n’en déplaise à Michel Mortier. Comme il le reconnait lui-même, la construction Paris Sciences et Lettre ne peut pas faire l’affaire : « je ne vois pas comment on peut s’imaginer que des établissements aussi divers qu’une fondation de droit privé comme l’Institut Curie, une régie autonome de la Ville de Paris comme l’ESPCI ParisTech, ou des institutions telles que le Collège de France ou l’ENS, vont pouvoir faire une super fusion en deux mois pour laisser place à une gouvernance unique » ! Mais en réalité PSL ne résulte que de la volonté de ces établissements de bénéficier de « l’aubaine » que représente le grand emprunt et c’est pourquoi il prétend que ses entretiens à Matignon l’ont convaincu que « la gouvernance de l’idex aura pour rôle de faire vivre les projets de l’idex – et uniquement ceux-là – et de gérer les financements qui leur seront consacrés ». Si c’était le cas, alors il y a fort à parier que l’avenir des investissements d’avenir, ne seront plus qu’un souvenir après la prochaine présidentielle. Ma conviction est tout autre, la gestion des Idex devra préfigurer la future gouvernance des universités globales qui devront émerger des regroupements parisiens.

Sur l’Axe Orsay Palaiseau, il y a place pour une université solide sans doute plus dédiée aux sciences et à la technologie. La négociation doit se faire entre Paris Sud (si elle est capable de se doter d’une équipe présidentielle solide) et le groupe des six, voire des huit, écoles sous la houlette de Polytechnique. Il n’y a pas d’échappatoire possible. A Paris intra-muros Sorbonne Université doit faire la démonstration qu’une gouvernance resserrée et solide pour gérer l’Idex sera une préfiguration de ce que sera la gouvernance de l’université confédérale. D’ailleurs, seule une université confédérale pourra protéger efficacement les juristes des prédateurs de la rue Saint Dominique et du bois de Boulogne et pérenniser les humanités et les arts à la Sorbonne. Quand aux deux écoles de ParisTech restées à Paris elles devront choisir. Sans doute fusionner dans une véritable grande école d’ingénieur puis s’intégrer à l’un des deux ensembles Parisiens. Je souhaite que ce soit à Sorbonne université, sinon leur potentiel scientifique sera considérablement réduit.

Place du Panthéon le 2 mai 2011

[1] Dépêche AEF 149275

[2] Dépêche AEF 146617

[3] Libération lundi 2 mai 2011 p 27

[4] Dépêche AEF 149046

[5] Dépêche AEF 149232

[6] Dépêche AEF n°148845

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Selon Gilbert Bereziat, la mondialisation sonne la fin des grandes écoles françaises Empty Re: Selon Gilbert Bereziat, la mondialisation sonne la fin des grandes écoles françaises

par Condorcet Mar 3 Mai 2011 - 22:27
Je crains de voir dans la critique faite aux Grandes Ecoles la volonté de mettre en pièces "une rente à vie" et de casser un peu plus une méritocratie héritée de la Révolution française. S'il s'agit de se plier à la sacro-sainte comparaison avec les autres pays européens voire avec les campus américains, nous avons déjà eu un avant-goût très prononcé des méfaits qu'elle engendre pour l'université : inflation diplômante (est-ce une volonté tardive de réhabiliter l'assignat ?), mépris pour le diplôme, pression accrue sur les diplômés et les personnels de l'enseignement supérieur et de la recherche.
Conservons les grandes écoles qui font honneur à notre pays : ce n'est pas en les dépouillant qu'on rhabillera les universités...
Je précise que je ne suis pas issu d'une grande école, que je trouve criant de vérité "La Noblesse d'Etat", premier ouvrage de Pierre Bourdieu (lui-même normalien) qu'il m'ait été donné de lire.
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